"Liberté" crient les détenus de la prison Rodeo 1 au Venezuela
"Liberté!", "Qu'on sorte tous!", ont crié dimanche soir les détenus de la prison vénézuélienne Rodeo 1, où la loi d’amnistie suscite espoir et frustration concernant le sort des prisonniers politiques.
La clameur, entendue par l'AFP, s'élève au-dessus des murs de l'établissement pénitentiaire, situé à une quarantaine de kilomètres de Caracas et où sont incarcérés quelque 120 prisonniers politiques, vers la colline en surplomb.
Elle répond à une vingtaine de femmes proches des détenus qui tous les soirs gravissent la butte pour crier et donner du courage à leur mari, fils, frère, neveu ou ami.
Au total, une soixantaine de proches campent devant la prison depuis le 8 janvier et les promesses de libérations après la capture du président Nicolas Maduro par l'armée américaine, le 3 janvier.
Une loi d’amnistie, élaborée sous pression américaine, a été promulguée jeudi. Mais elle est critiquée car elle exclut certains militaires et policiers et ne couvre pas toute la période suivant l'arrivée au pouvoir en 1999 d'Hugo Chavez.
Dimanche, quelque 200 prisonniers de Rodeo sont entrés en grève de la faim pour protester contre la portée selon eux trop limitée de la loi et réclamer leur libération immédiate.
A l'extérieur, les femmes cherchent à interpeller leurs proches, sous la direction de Dilcia Caro, 50 ans, dont le mari Noel Flores est incarcéré depuis 2023 à la suite de l'opération Gedeon, une tentative ratée de débarquement de mercenaires qui a conduit à d'innombrables arrestations.
- "Ton mari est sorti" -
"On met bien les mains devant la bouche. On crie +liberté+, on attend et on recommence. Allez tous ensemble 1-2-3", dit-elle, donnant ses consignes sur le promontoir éclairé par intermittence par un lampadaire défectueux: "Silence. On écoute".
Le dialogue s'engage. Une moto de policiers arrive mais n'intervient pas. "On n'a pas peur. Qui a peur? Personne", lance une femme dans la nuit.
Dans la prison toutefois, les gardiens réagissent et allument des haut-parleurs pour passer de la musique et empêcher la communication.
Les femmes pestent quand soudain une d'entre elles fait état de libérations promises par le ministère de la justice. Elles descendent la colline en courant... Pour attendre. Il est 22H30.
Grecia Arana, 54 ans, dont le mari Reinaldo Morillo, policier, est incarcéré, accusé d'avoir participé à un complot contre Maduro, jubile: John Harol Duque Alejandro, un des adjoints de son époux, est sur cette nouvelle liste de libérations. "C'est la même affaire, si lui sort, ça veut dire que mon mari suivra bientôt!"
Plus tôt dans la journée, sept détenus ont été libérés, dont Armando Fusil, 55 ans.
Sa femme est restée à Maracaibo (ouest) et c'est donc son amie Nohiris Suarez, elle aussi épouse de détenu politique, qui lui passe un appel vidéo pour annoncer la nouvelle: "Regarde, chérie, ton mari est sorti".
Crane rasé, comme ses compagnons, t-shirt blanc, Armando Fusil, raconte, ému, la voix un peu tremblotante avoir été arrêté "sans raison" en octobre 2024 après "36 ans de travail irréprochable dans la police" où il était commissaire.
"Je suis heureux (de sortir). On attendait tous d'être libérés depuis les derniers événements", explique-t-il.
- "Venezuela nouveau" -
Il décrit "une belle entraide" entre prisonniers à l'intérieur de la prison. ""Mais, maintenant, il y a pas mal de personnes en grève de la faim, parce qu'elles veulent sortir".
Quelque 500 détenus ont été libérés depuis le 8 janvier et les promesses de levers d'écrou selon l'ONG Foro Penal selon laquelle il reste plus de 600 détenus politiques encore emprisonnés.
Hiowanka Avila, 39 ans, dont le frère Henryberth Rivas est accusé d'avoir participé à un attentat au drone contre M. Maduro en 2018, résume la préoccupation générale concernant la situation des détenus.
"Une grève de la faim, cela implique une dégradation de l’état de santé, il peut y avoir un décès", dit-elle.
Resté plusieurs heures sur place après sa libération, Armando Fusil va-t-il retrouver une vie normale? "C’est difficile mais je crois que oui. Je peux travailler pour la reconstruction de ce pays. D'un Venezuela nouveau."
O.Ouellet--SMC