Canicule: quand les arbres arrêtent de transpirer
Il est déjà mort mais ne le sait pas encore. Le chêne n°37 ne transpire plus et finira par tomber dans une forêt de Fontainebleau qui, comme tous les massifs français, souffre de la canicule et de sécheresses à répétition.
Autour du mort, les camarades résistent et s'organisent. Au coeur de la deuxième plus vaste forêt de France après Orléans, autant prisée des promeneurs qu'elle le fut des impressionnistes, l'Office national des forêts (ONF), gestionnaires des forêts publiques, observe la bataille en cours.
"Tous les arbres souffrent, partout en France. Mais selon les essences et les lieux, les réactions sont différentes", explique Manuel Nicolas, responsable du réseau national de suivi à long terme des écosystèmes forestiers (Renecofor).
"Comme nous, l'arbre transpire pour réguler sa température": quand la chaleur devient extrême, l'évapotranspiration augmente et chênes, pins ou hêtres développent des stratégies pour économiser leur eau. Et prennent parfois des risques fatals.
- "200 litres par jour" -
"Certains arbres réduisent leur transpiration pour garder un maximum d'eau, en fermant rapidement leurs stomates", ces minuscules pores sur les feuilles ou aiguilles qui assurent les échanges gazeux (air, vapeur d'eau), explique le forestier.
Stomates fermés, l'arbre transpire moins mais ralentit voire arrête la photosynthèse, qui lui procure l'énergie dont il a besoin pour respirer et se développer (en transformant en sucre lumière, CO2 et eau). Il risque donc à terme de "mourir de faim".
Une autre stratégie, prisée notamment des arbres au système racinaire profond, est de miser sur leur capacité à aspirer les réserves en eau du sol. Ils gardent alors "les stomates ouverts le plus longtemps possible, avec le risque cette fois de mourir de soif".
"Un arbre, c'est une colonne d'eau", qui peut prélever "jusqu'à 200 litres par jour", résume Manuel Nicolas. L'eau du sol est pompée et remonte jusqu'à la cime. Quand la tension liée à l'aspiration est trop forte, il y a un "risque de rupture" du circuit.
"Des bulles d'air pénètrent dans les vaisseaux et empêchent la sève brute de circuler jusqu'au bout des branches. C'est l'embolie gazeuse. Et quand l'embolie gagne un trop grand nombre de vaisseaux, l'ensemble de l'arbre meurt déshydraté", explique-t-il.
Ce risque ne cesse de grandir dans les forêts tempérées d'Europe.
La France, qui abrite la forêt la plus diversifiée du continent, a subi récemment une succession d'épisodes de chaleur et de sécheresse très intenses qui ont conduit à un affaiblissement des arbres, dont la mortalité a doublé en dix ans, selon l'Observatoire national des forêts.
Et c'est désormais 30% des essences qui risquent de dépérir à horizon 2050. Car le changement climatique impose à la forêt d'absorber en quelques dizaines d'années un choc thermique de 10.000 ans.
- "Feuilles coriaces" -
Les chocs sont visibles à l'oeil nu. Au sein d'une parcelle suivie depuis 34 ans, Manuel Nicolas désigne un chêne "qui va plutôt bien", avec un houppier (sommet) fourni qui ne laisse pas voir le ciel. A côté, un autre s'est un peu dégarni, un troisième a perdu des branches, sacrifié quelques membres pour sauver l'essentiel.
Certains arbres vont pouvoir se remettre, d'autres pas. Espèce, génétique, nature des sols, micro-climat... on ne sait pas encore très bien pourquoi. A Fontainebleau, la canicule de 2018 a fait griller d'un coup un bouquet de pins mais d'autres conifères sont en pleine santé.
Sur la parcelle de Renecofor, seule certitude, le sort du chêne n°37, toujours debout mais dont le tronc est nu, est déjà scellé. Le pronostic reste incertain pour un de ses voisins, qui pourrait "repartir l'an prochain". Ou alors "mettre 4 à 5 ans à mourir", à force d'encaisser des coups, suivant ce que les forestiers appellent "la théorie du boxeur".
Certaines espèces, notamment méditerranéennes, peuvent être plus résistantes que d'autres à la sécheresse, du fait de différentes adaptations: par exemple "parce qu'elles limitent mieux les pertes en eau dues à la transpiration avec des feuilles petites, coriaces et couvertes de poils ou d'une cuticule imperméable comme chez le chêne vert".
L'ONF étudie ces réponses aux évolutions du climat. "Contre la canicule, on ne peut pas grand-chose. Mais on peut essayer d'aider la forêt à s'adapter" en comprenant "quelle essence sera adaptée dans 100 ans".
F.Tremblay--SMC