L'Ardèche sur la brèche pour réguler ses sangliers
"On n'arrête pas", souffle Julien Nicolas. Vêtu de sa tenue kaki, ce lieutenant de louveterie sillonne à bord de son 4x4 les petites routes au-dessus de Guilherand-Granges en Ardèche, à la recherche des sangliers qui détruisent les cultures.
En Ardèche, environ 28.000 de ces mammifères sauvages ont été abattus sur la saison 2025-2026, soit une moyenne de 76 têtes par jour tuées par des chasseurs ou par des louvetiers.
Malgré ce chiffre record, le plus élevé de France après le Gard, le département peine à réguler une espèce surabondante.
"Avant, on opérait quelques mois. Là, c'est toute l'année", explique Julien Nicolas, ingénieur de 53 ans, qui est à la fois président départemental et national des louvetiers.
Cette institution, créée sous Charlemagne pour abattre les loups, compte au total 1.850 membres, tous auxiliaires bénévoles de l'administration, chargés aussi de réguler la population de cerfs, chevreuils et sangliers.
A la nuit tombante, accompagné d'un collègue, Julien Nicolas se met donc à l'affût, jumelles à vision thermique et fusil à lunette muni d'un silencieux à portée de main.
C'est le moment où les sangliers, seuls ou en hardes, quittent la forêt pour gagner les points d'eau et les cultures où ils retournent la terre à la recherche de grains et de vers. Certains "descendent" même jusque dans les zones périurbaines, furetant dans les jardins, racontent les deux hommes.
Et les cultures résistent mal à leur passage. Ils ont causé, sur la saison dernière, des dégâts agricoles estimés à environ 250.000 euros dans le département, selon la Fédération de chasse départementale.
- Glands en abondance -
Depuis une loi de 1968, quand le gibier était rare, il revient aux fédérations de chasse d'indemniser ces dégâts. Mais aujourd'hui, il y a entre 1,5 et 2 millions de sangliers en France selon l'Office Français de la Biodiversité (OFB), et les chasseurs voudraient partager ce fardeau.
Ils se heurtent à un consensus entre agriculteurs et défenseurs des animaux, qui les accusent d'être à l'origine du problème, ayant, à une époque, lâché des animaux d'élevage et nourri des sangliers en liberté, pour avoir plus de gibier à abattre.
Denis Amblard, chargé de projet à la Fédération de chasse de l'Ardèche, reconnaît que des lâchers dans les années 70 ont contribué au développement de l'espèce, mais sans être "à l'origine de la population actuelle".
Il souligne que le département est couvert à 60% de forêts, qui offrent aux sangliers glands et châtaignes en abondance. Cette ressource, conjuguée à des hivers doux dus "au changement climatique", favorise une reproduction avec "peu de pertes chez les jeunes", explique-t-il à l'AFP.
L'abandon de terres agricoles et l'extension forestière ont également pu favoriser leur prolifération, dit-il, en notant que la population locale a connu "près de 200% d'accroissement naturel par an" au cours des cinq dernières saisons.
- Cages et maïs -
Pour enrayer le phénomène, en plus des nombreuses battues, un arrêté ministériel de 2020 autorise le "piégeage" du sanglier, sous condition. Dans 68 des 335 communes ardéchoises, tout titulaire d'un permis de chasse peut donc installer cages, enclos ou filets puis abattre le ou les sangliers piégés.
A la Voulte-sur-Rhône, au nord-est de Privas, Firmin Brivet-Naudot a opté pour un enclos dans son champ de blé.
Pour cet agriculteur de 38 ans, les sangliers sont "une plaie": "Depuis cinq jours, j'en ai vu tous les soirs rentrer dans mes champs. Jusqu'à une quinzaine !" malgré la clôture électrique.
La porte-guillotine de son piège, reliée par une corde à un bâton déclencheur, appâté par du maïs, est déjà tombée. "J'en ai attrapé deux", souffle le fermier.
L'agrainage, du maïs répandu en forêt pour fixer les sangliers loin des cultures, les tirs de nuit et les battues hors période de chasse complètent l'arsenal, toujours sur autorisation préfectorale.
Mais pour Yves Vérilhac, vice-président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) Auvergne-Rhône-Alpes, le système est mal conçu: "on demande aux chasseurs une mission de service public, la régulation, qui est difficilement compatible avec la chasse de loisir".
A rebours des éleveurs, il appelle au retour des prédateurs naturels comme le loup, "qui ont toute leur place dans nos écosystèmes".
P.M.Martin--SMC