A bord du Kalighat, la "ligne de vie" des îliens des Andaman-et-Nicobar
La manœuvre est périlleuse et il sait qu'il n'a pas droit à l'erreur. Si George Washington ne parvient pas à se hisser de son petit canot ballotté par la houle sur le pont du Kalighat, il devra ronger son frein sur l'île quelques jours de plus.
Le ferry blanc dont il s'efforce d'attraper l'échelle de coupée est l'unique lien entre Chowra et Car Nicobar, deux minuscules morceaux de l'archipel indien des Andaman-et-Nicobar, en plein cœur de l'océan Indien.
"Les bateaux sont la ligne de vie des populations", résume George Washington, 18 ans. "Tout ce que nous mangeons, toutes nos marchandises passent par eux".
Ce jour-là, l'abordage est réussi. A la seule force de ses bras, le jeune homme s'est agrippé à l'échelle du Kalighat pendant que le pilote du canot en repoussait la coque avec une rame pour éviter d'être écrasé.
En quelques minutes seulement, une dizaine de passagers parviennent à se hisser à bord, encombrés de leurs sacs à dos, valises et autres cartons débordant de mangues, d'ananas ou de noix de coco.
"Ces ferries font partie de notre vie quotidienne", insiste le jeune pilote. "Si j'avais raté celui-là, j'aurais dû attendre le suivant. Pas avant plusieurs jours..."
A près de 3.000 km de la capitale New Delhi, l'archipel des Andaman-et-Nicobar est un petit bout d'Inde perdu loin, très loin au milieu du golfe du Bengale.
Un éparpillement de 836 îles peuplées de 420.000 habitants, à portée de canon de la route maritime très fréquentée qui relie les détroits de Malacca et d'Ormuz.
- "Plus de bateaux" -
New Delhi a de grandes ambitions stratégiques pour cet archipel, appelé à devenir une sentinelle militaire, un hub commercial et une destination touristique, dans le cadre d'un mégaprojet d'aménagement très critiqué car il menace son fragile écosystème et ses tribus autochtones.
En attendant la construction de pistes d'atterrissage, se déplacer d'une île à l'autre replonge le voyageur dans un autre siècle, où les trajets se comptaient en jours.
Les autorités locales disposent bien d'une poignée d'hélicoptères, mais leurs vols sont soumis aux caprices de la météo et hors de prix pour le commun des îliens. Alors le bateau y règne toujours en maître absolu. Un unique trait d'union pour beaucoup insuffisant.
Tony Usman, 15 ans, a rejoint le Kalighat pour rentrer chez lui à Car Nicobar. "Il faudrait plus de bateaux, et aussi agrandir la jetée qui est pourrie", râle-t-il.
Harjinder Pal Kaur, 66 ans, est moins sévère. Lui qui a élu domicile dans l'île la plus méridionale de l'archipel, la Grande Nicobar, dans les années 1970 l'affirme sans détour: la desserte s'est largement améliorée.
"Je me souviens du temps où il n'y avait qu'une seule liaison par mois", raconte cet habitué de la ligne entre Grande Nicobar et la capitale de l'archipel Sri Vijaya Puram, sur l'île d'Andaman Sud.
"A l'époque, le trajet durait cinq à six jours, dans la chaleur tropicale, sans climatisation", poursuit-il. "On passait des mois sans nourriture fraîche parce que les bateaux n'arrivaient pas ou que leur cargaison pourrissait".
- "Mission" -
Aujourd'hui, le périple entre les deux îles les plus éloignées peut encore s'étirer jusqu'à cinquante heures, mais dans un confort nettement supérieur.
"Les gens regardent le reste de l'Inde et se plaignent", s'agace Harjinder Pal Kaur, "mais si on regarde d'où l'on vient et combien notre vie a changé, on n'a plus du tout le sentiment d'être livrés à nous-mêmes".
Et puis la modernisation de la flotte est en cours. De nouveaux ferries flambant neufs, comme le Nalanda, ont été mis en service et ramené à trente heures la durée du voyage entre Campbell Bay et Sri Vijaya Puram.
"Il y a du changement", plaide le capitaine du Nalanda, Rohit Lal. "Il y a dix ou quinze ans, seuls deux bateaux faisaient la route chaque mois et ils n'avaient pas la place pour des produits frais. Aujourd'hui, c'est possible, et en plus une fois par semaine".
Le responsable du trafic maritime de l'archipel confirme que le progrès est en marche.
"D'ici un an ou deux, nous devrions disposer d'une dizaine de nouveaux navires", promet le commandant Vijay Kumar, "notre mission est de relier toutes les îles".
De quoi réjouir Vincent Soreng, marin sur le Kalighat. Lui ne renoncerait à ses longues traversées pour rien au monde. "Observer les passagers et écouter leurs histoires est une fantastique leçon de vie".
B.Cote--SMC