Aux Etats-Unis, l'essor de l'IA dope les centrales à gaz hors réseau
Pour alimenter leurs centres de données et répondre à l'explosion des besoins liés à l'IA, les géants américains de la tech font construire leurs propres centrales à gaz, une solution hâtive particulièrement polluante qui inquiète les défenseurs de l'environnement.
Une soixantaine de centres de données avec centrales dédiées doivent ainsi être construits dans les années à venir aux Etats-Unis, représentant la capacité de production électrique totale du Mexique, selon une analyse réalisée par le cabinet Cleanview et consultée par l'AFP. Aucun ne sera connecté au réseau électrique.
Les implications climatiques de ces projets sont considérables.
Ces centrales construites spécialement pourraient facilement dépasser les 200 millions de tonnes d'émissions de dioxyde de carbone par an, selon les calculs communiqués à l'AFP par l'Union of Concerned Scientists et le Natural Resources Defense Council. Cela dépendra du nombre de turbines construites et de leur fréquence de fonctionnement.
Cela équivaut à peu près aux émissions annuelles de plus de 45 millions de voitures, soit les émissions annuelles de dioxyde de carbone du Pakistan.
Ces centrales émettent également des particules fines — associées à toute une série de troubles cardiaques et pulmonaires — des oxydes d'azote — qui aggravent les maladies respiratoires — ainsi que des polluants atmosphériques dangereux pour la santé, comme le mercure, le formaldéhyde et le benzène.
Alimenter des centres de données grâce à une électricité produite par des turbines tournant au gaz ou au diesel "aggrave le changement climatique", explique aussi John Rogers de l'Union of Concerned Scientists, un groupe scientifique indépendant.
Yuqi Zhu, de l'organisation de défense de l'environnement Natural Resources Defense Council, juge ces "centrales polluantes (...) inacceptables, au moment où les vagues de chaleur et les incendies nous montrent que nous devons changer de cap", et précise qu'elles font généralement l'objet de peu de contrôles par les autorités.
- Turbines pour navires de guerre -
Cette pratique, autrefois marginale, a pris de l'ampleur après l'installation de turbines à gaz mobiles par Elon Musk dans son centre de données de Memphis, dans le sud des Etats-Unis, en 2024.
Les recherches de Cleanview — basées sur des permis de construire, des documents administratifs, des communiqués de presse et d'autres archives — révèlent que presque tous les géants du secteur mènent de tels projets, comme Meta, Microsoft, ou OpenAI.
Dans une sorte de vaste précipitation, les turbines branchées viennent de sources diverses: des groupes électrogènes sur remorque, des turbines conçues pour avion ou bateau, jusqu'à la réutilisation de générateurs industriels.
Les centrales sont plutôt construites dans des Etats républicains avec, en tête, le Texas.
La semaine dernière, Amazon a confirmé à l'AFP construire une immense centrale à gaz au Texas, qui pourrait émettre plus de gaz à effet de serre que n'importe quelle autre infrastructure aux Etats-Unis. Au total, ses 35 turbines auraient une capacité totale quatre fois supérieure à celle du réacteur nucléaire EPR de Flamanville, en France.
Dans le Mississippi, l'entreprise d'IA d'Elon Musk, xAI, a par exemple construit une centrale thermique alimentant son centre de données situé dans le Tennessee voisin, contre laquelle la NAACP, association de défense des droits civiques, a porté plainte.
"Nous craignons que, si cette affaire se solde par un jugement défavorable à notre égard, les centres de données de tout le pays se sentent encouragés" à construire leur propre centrale, affirme Laura Thoms dont l'organisation Earthjustice représente la NAACP.
En mars, la Maison Blanche a lancé une initiative visant à ce que les géants de la tech s'engagent à financer ou produire leur propre source d'électricité pour faire tourner leurs centres de données, afin de limiter la répercussion sur la facture d'énergie des ménages.
Et les énergies fossiles connaissaient déjà un regain d'intérêt avant le retour de Donald Trump à la Maison Blanche.
"Rien qu'au premier semestre 2026, on constate déjà que les nouvelles capacités (issues des énergies fossiles) annoncées sont supérieures à ce qu'elles ont été au cours des dix dernières années", estime Rachel Reolfi, analyste au sein de l'Atlas Public Policy, un organisme de recherche en politiques publiques.
Ch.Levesque--SMC