Sur l'internet pakistanais, 1,5 million d'enfants victimes de violences sexuelles
Pour Zara Shah, tout a commencé lors d'une partie de jeu vidéo: un inconnu a approché l'adolescente pakistanaise sur internet, s'est lié avec elle avant d'exiger, sous la menace, des photos d'elle, nue.
Zara (son nom a été modifié par l'AFP pour des raisons de sécurité) compte parmi les quelque 1,5 million d'enfants que l'Unicef estime victimes de violences sexuelles en ligne chaque année au Pakistan, d'après un rapport publié début septembre.
"On a commencé à discuter pendant qu'on jouait à un jeu en ligne, et il a commencé à se comporter comme un ami. Ensuite, il a voulu qu'on se rencontre et, après, il a commencé à me demander des nudes" (des photos nues, ndlr), se rappelle l'adolescente de 17 ans.
"Quand j'ai refusé, il a menacé de trouver ma famille sur internet pour leur dire qu'on se parlait", raconte-t-elle.
D'après le rapport du Fonds des Nations unies pour l'enfance, dans 85% des cas, les victimes âgées de 12 à 17 ans connaissent les auteurs de ces méfaits.
"Les violences peuvent commencer par une conversation amicale, une interaction lors d'un jeu, la promesse de cadeaux, d'argent ou d'une histoire d'amour", explique à l'AFP Daniel Kardefelt, principal auteur de cette étude.
"Les agresseurs peuvent passer des mois à tisser un lien de confiance en utilisant des informations trouvées sur les réseaux sociaux", détaille-t-il.
Dans ce pays à majorité musulmane, 71% des victimes n'en parlent à personne, d'après le rapport de l'Unicef. Et aucun enfant interrogé n'a prévenu la police ou encore les services sociaux.
Leur silence est avant tout lié à la honte, et à la peur de la réaction de leurs familles et de la société.
"Environ 44% des violences signalées ont eu lieu entièrement en ligne, Snapchat et WhatsApp comptant parmi les plateformes les plus utilisées", décrit Mehek Naeem, directrice de Pahchaan, une organisation de défense des droits des enfants basée à Lahore (est).
Il a fallu que son interlocuteur menace de tout révéler à sa famille pour que Zara choisisse de garder le silence.
"On aurait pu m'empêcher d'aller à l'école ou carrément de quitter la maison", suppose l'adolescente. "Me taire semblait être la meilleure option (...) Mais l'anxiété me tue chaque jour", se livre-t-elle.
- Ecosystème pédocriminel -
D'après l'Unicef, quelque 74% des enfants âgés de 12 à 17 ans utilisent internet au Pakistan.
Pour limiter les risques sur le web, par exemple de mauvaises rencontres, le gouvernement provincial du Pendjab (est) a appelé à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, dans une résolution en septembre.
Mais certains s'y opposent, comme le militant des droits numériques Usama Khilji. "Ce sera un défi de mettre en oeuvre (cette interdiction) et les enfants pourront la contourner grâce aux VPN (réseaux privés virtuels, ndlr). Les enfants ont droit à la liberté d'expression, or une interdiction la leur enlève", affirme-t-il.
Le pays dispose d'une législation contre les crimes touchant aux enfants et liés aux technologies. Mais celle-ci ne fait l'objet d'"aucune mise en oeuvre", regrette Tahira Afrasiyab, porte-parole de l'ONG Muslim Hands. De plus, d'après des experts, les lois en vigueur sont lacunaires.
Pour Salman Afridi, avocat spécialiste des droits humains, ce dont l'exploitation sexuelle des enfants en ligne est le reflet, c'est que "la vulnérabilité économique peut être transformée en une arme", au point que 10.000 roupies pakistanaises (un peu plus de 31 euros) suffisent pour obtenir d'enfants qu'ils produisent du contenu pédopornographique.
"Ce que nous constatons, c'est l'utilisation de la technologie pour favoriser toute une chaîne", ajoute l'expert: gagner la confiance des enfants, les encourager et les contraindre à produire du contenu pédopornographique, le chantage, la diffusion des contenus ou encore leur commercialisation.
"Il y a de solides raisons de qualifier cela d'écosystème commercial d'exploitation", ajoute M. Afridi.
Et pour Zara et beaucoup d'autres adolescentes, les conséquences sont durables. "Je vis dans la peur", confie-t-elle.
X.Gaboury--SMC