Thaïlande: 50 ans après un massacre, la jeunesse se bat toujours pour son droit au désaccord
Cinquante ans après une manifestation étudiante en Thaïlande contre la dictature réprimée dans un bain de sang, la nouvelle génération de contestataires reste exposée aux poursuites judiciaires, à la prison ou à l'exil.
Nutthanit Duangmusit, 24 ans, a passé plusieurs mois en détention provisoire avant d'être condamnée au titre de la sévère loi thaïlandaise sur le crime de lèse-majesté.
Libérée sous caution dans l'attente de son appel, elle a contribué à l'organisation des commémorations du massacre du 6 octobre 1976 à l'université Thammasat.
Le bilan officiel est de 46 morts, mais survivants et témoins affirment que plus d'une centaine de personnes ont été tuées ce jour-là par les forces de sécurité et des groupes d'extrême droite.
"À l'époque, des coups de feu étaient tirés et des corps jonchaient le sol", dit Nutthanit à l'AFP lors d'une visite du campus de Bangkok. "Aujourd'hui, la violence passe par la loi."
Des étudiants s'étaient rassemblés il y a 50 ans à Thammasat, l'un des établissements les plus prestigieux du pays, pour protester contre le retour au pouvoir du dictateur militaire Thanom Kittikachorn, renversé trois ans plus tôt.
Aucun représentant de l'État n'a jamais été tenu pour responsable et l'épisode, l'un des plus sombres de l'histoire contemporaine thaïlandaise, n'occupe qu'une place marginale dans les manuels scolaires.
Le porte-parole du gouvernement, Ekkapob Pianpises, a déclaré à l'AFP que nombre des personnes impliquées étaient depuis décédées ou n'avaient pu être localisées.
Le gouvernement actuel veut trouver des moyens de prévenir de tels actes de violence, a-t-il indiqué. "Nous ne voulons pas que des vies soient perdues simplement parce que les gens ont des opinions différentes."
- Mouvement de 2020 -
"On se demande si l'on nous dit la vérité ou seulement ce que l'État a envie que l'on sache", s'interroge Nutthanit, qui voit un lien direct entre 1976 et la situation actuelle.
L'armée n'est plus au pouvoir aujourd'hui, mais les forces conservatrices continuent d'exercer une influence considérable sur la société thaïlandaise.
L'étudiante a participé au mouvement de contestation mené par la jeunesse en 2020, lors duquel des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exiger des avancées démocratiques et une réforme de la monarchie.
Ses activités militantes lui ont valu trois condamnations en vertu de la loi sur le crime de lèse-majesté, que ses détracteurs dénoncent comme un instrument de répression de la dissidence.
"Après avoir traversé toutes les étapes du système judiciaire, de la police aux procureurs, les tribunaux et la prison, je peux dire qu'il est injuste et corrompu", affirme Nutthanit.
Survivant du massacre de Thammasat, l'avocat Krisadang Nutcharut a défendu ces dernières années devant les tribunaux plusieurs jeunes manifestants, dont il salue le courage.
"Ils sont emprisonnés pour avoir parlé, mais ils osent parler", témoigne cet homme de 68 ans, soulignant qu'une réforme de la loi de lèse-majesté était un sujet que "personne n'osait aborder dans (sa) génération".
- "Mourir pour la justice" -
Thiraphop Tengprawat, 21 ans, a été inculpé pour outrage à la royauté après l'affichage sur un autre campus de Thammasat d'une banderole satirique en rapport avec la reine mère Sirikit, disparue l'an dernier.
"Les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui ont une histoire", explique le jeune homme. "Ils découlent de lois adoptées dans le climat de peur qui a suivi le massacre. Cette violence a été inscrite dans la loi et perdure depuis 50 ans."
L'armée a pris le pouvoir le soir même du massacre en 1976 et a alourdi deux semaines plus tard les peines prévues pour la diffamation de la monarchie, toujours en vigueur.
Nutthanit fait partie des près de 300 personnes poursuivies pour lèse-majesté depuis le déclenchement du mouvement de contestation pro-démocratie en 2020.
Pour elle, la lutte est devenue très personnelle: une de ses proches amies, Netiporn Sanesangkhom, est morte en détention en 2024, à l'âge de 28 ans, après une longue grève de la faim.
"Cinquante ans après (Thammasat), des gens continuent de mourir pour la justice ou sont contraints à l'exil", déplore la militante. "On a l'impression que la Thaïlande revient sans cesse au même point."
Sollicité par l'AFP, le gouvernement thaïlandais n'a pas répondu dans l'immédiat à une demande de commentaires sur le recours à des mesures juridiques contre ses contestataires.
K.Evans--SMC